Archive pour février 2015

« Moi, assassin » nous propose de suivre Enrique Rodríguez Ramírez, professeur d’Histoire de l’Art à l’université du Pays Basque le jour et assassin la nuit.
En effet, la cinquantaine passée, il est considéré comme une pointure dans son champ de recherche académique : la représentation du supplice dans la peinture occidentale. Il est d’ailleurs en passe d’en diriger un groupe d’étude. Mais cette passion est accompagnée d’une autre, moins avouable : l’assassinat érigé au rang d’Art.
Servi par un travail magnifique de noir et blanc rehaussé de quelques touches de rouge, cette histoire nous tient en haleine et nous dérange tant le personnage transpire en fait la normalité : il n’est ni beau, ni laid, à une vie de professeur certes passionné mais assez ordinaire, se bat pour obtenir des subventions pour ses recherches, navigue au milieu de collègues envieux…
Et il tue des gens. Pas par compulsion ou par avidité, non, mais par amour de l’Art. Un amour tordu mais raisonné que le personnage tente de nous faire partager en nous présentant chaque assassinat, chacun des détails de ses mises en scène, chaque pensée menant à leur élaboration, à la manière réellement d’un artiste composant une œuvre.
A la fois banale et dérangée, la vie de cet artiste tentant de nous convaincre de la légitimité de son matériau – la mort et sa mise en scène – nous fait ressortir de cette lecture troublé mais fasciné.

En 3197, alors que l’humanité est en proie à un virus dévastateur, une plante rare, le trilium, semble être le seul espoir de trouver un remède. La botaniste Nika Temsmith tente d’établir le contact avec le peuple extraterrestre qui la cultive, afin d’éviter que les militaires n’aient à recourir à la force pour récupérer la précieuse fleur.
En 1921, au cœur de l’Amazonie, l’explorateur anglais William Pike mène une expédition à la recherche d’un temple Inca aux pouvoirs mystérieux.
Trilium nous conte les destins de ces deux personnages, séparés par l’espace et le temps, mais qu’un lien plus puissant semble attirer l’un vers l’autre.
Ce qui frappe d’emblée à la lecture de cette ouvrage, c’est l’audace de la narration mise en place par Jeff Lemire : jouant pleinement du potentiel de l’objet livre, l’auteur place des pages à l’endroit et à l’envers, multiplie les sens de lecture, comme pour mieux souligner la distance qui sépare les deux protagonistes. Loin de se télescoper, les deux récits se répondent, avec des effets de miroir qui réussissent à faire se rapprocher et s’entrecroiser deux histoires que tout semble opposer : le parcours d’un explorateur en proie aux tourments consécutifs à la première guerre mondiale d’un côté, et la quête futuriste d’une botaniste tentant de communiquer avec un peuple extraterrestre de l’autre. Mais, plus qu’une expérience graphique, plus qu’un récit de science-fiction épique, derrière la collision de ces deux histoires, c’est la romance qui est au cœur de l’ouvrage. En faisant converger deux univers et deux êtres vers une rencontre improbable et poétique, Jeff Lemire nous conte avant tout la communion entre deux âmes sœurs, que tout semble unir au-delà de l’espace et du temps.

C’est la vie brève de Robert Johnson, guitariste et chanteur de blues mythique, mort en 1938 à l’âge de 27 ans, qui a inspiré Jean-Michel Dupont (scénario) et Mezzo (dessin) pour Love in vain. La légende veut que ce musicien, peu talentueux à ses débuts, ait vendu son âme au Diable en échange d’un jeu de guitare qui a impressionné ses contemporains et influencé de nombreux guitaristes, jusqu’à aujourd’hui. Légende qu’il a empruntée à un autre Johnson, Tommy, lui aussi chanteur et guitariste de blues, de 15 ans son aîné. Rétrospectivement, Robert Johnson sera désigné premier membre du « Club des 27 », qui regroupe des musiciens morts tragiquement à l’âge de 27 ans, et dont le dernier membre en date est Amy Winehouse.

C’est un narrateur anonyme, mais que les lecteurs les plus perspicaces identifieront rapidement, qui nous raconte la vie tragique et chaotique de Robert Johnson. Abandonné par son père alors qu’il est encore un bébé puis élevé successivement par deux beaux-pères, il est endeuillé à l’âge de 19 ans par la mort en couches de sa femme Virginia. Leur enfant n’a pas survécu. Peu après, il entame une carrière de musicien itinérant dans le delta du Mississippi, allant de bars en tripots mal famés. Il se pose le temps de deux sessions d’enregistrement et laisse à la postérité une trentaine de chansons. Ces années sont magnifiquement représentées par un dessin en noir et blanc intégral, très fouillé, dans un style rappelant celui de Charles Burns. Le format à l’italienne permet à Mezzo d’offrir au lecteur des dessins en pleine page qui sont presque des tableaux.

Love in vain est un objet rare et précieux que le lecteur prendra plaisir à relire, pour le ton décalé de la narration comme pour le plaisir des yeux.

Hilda, une petite fille au grands yeux et au cheveux bleus, est inscrite par sa mère à la patrouille des scouts oiseaux. Hilda a envie de bien faire pour ne pas décevoir sa mère, fière de voir sa fille prendre le même chemin qu’elle. Mais la tâche ne sera pas facile car des choses étranges se déroulent dans la ville de Trollbourg : des petits objets du quotidien sont introuvables, une grosse bête rôde et des habitants disparaissent. La ville a peur…

Luke Pearson livre un récit sensible et poétique. Il imagine tout un bestiaire truculent, comme ces petites créatures en forme de boule de poils qui habitent confortablement dans les endroits inexploités des maisons. Il profite de ce monde onirique pour évoquer avec légèreté des thèmes comme la pression familiale, le regard des autres et l’altruisme. Le dessin rond, efficace et épuré, accompagne à merveille le récit. Renforcé par des couleurs mates et automnales, Luke Pearson crée un univers graphique riche et cohérent.
Voici une BD intelligente et belle qui séduira toute la famille.