Archive pour mars 2017

La loterie

 
 

Dans un village de l’Amérique rurale des années 40, on voit deux hommes s’affairer à la préparation d’une loterie, avec beaucoup de sérieux, et même une certaine solennité. On sent le poids d’une tradition très ancienne dans chacun de leurs gestes ainsi que dans la suite du déroulement. Pour un moment qu’on imagine volontiers festif, personne ne semble se réjouir, les visages sont fermés, et on devine rapidement qu’on n’est pas en train d’assister à une loterie ordinaire, mais plutôt à une sorte de rituel, à une cérémonie dont l’issue ne sera pas forcément réjouissante.

Quelques villageois tentent bien d’échanger des propos anodins, mais le cœur n’y est pas, on a l’impression qu’ils ont tous hâte d’en finir. La tension est palpable et on sent que quelque chose de tragique est en train de se tramer. Cette montée en tension, Miles Hyman nous la fait presque exclusivement ressentir par le dessin, car les personnages parlent peu. Quand arrive le dénouement, on comprend que les participants à cette cérémonie n’aient pas envie de bavarder…

Le dessin au crayon et au pastel, très doux et apaisant, contraste avec la noirceur de l’histoire. Le style pictural rappelle les peintures d’Edward Hopper et le dessin de Shaun Tan, auteur de Là où vont nos pères.

Signalons la présence d’une postface passionnante qui, outre une biographie de Shirley Jackson, grand-mère du dessinateur et auteur de la nouvelle qui a inspiré l’album, expose les réactions des lecteurs suite à la parution de la nouvelle en 1948 dans le New Yorker Magazine : le style réaliste du texte et le fait qu’il soit paru dans un journal a laissé penser à certains lecteurs qu’il s’agissait d’un reportage et a suscité des réactions allant de l’incompréhension à l’indignation, en passant par le dégoût.

Le lecteur ne sortira pas indemne de la lecture de cet album qui aborde des thèmes universels tels que la force de l’habitude ou la lâcheté, et se posera sans doute la question : « Qu’aurais-je fait à leur place? »

La loterie
Scénario et dessins : Miles Hyman, d’après Shirley Jackson
Editions Casterman

Chronique écrite par Sylvain Rochat

Voici la sélection de 5 ouvrages que l’association vous propose de lire en ce mois de mars.

Groupe de lectures

« Fossiles de rêves » de Satoshi Kon
« Proies faciles » de Miguelanxo Prado
« I hate fairyland » de Skottie Young
« La malédiction de Gustave Babel » de Gess
« Tulipe » de Sophie Guerrive

Rendez-vous le 5 avril à 20h au Bibliocafé pour élire votre favori !

Un bruit étrange et beau

 
 

Dans Un bruit étrange et beau, l’auteur, Zep, nous invite à suivre un moine chartreux ayant fait vœu de silence. Pas vraiment le genre de point de départ invitant au bruit. Pourtant, nous l’accompagnons alors qu’il sort de son monastère, pour la première fois depuis 25 ans, car il doit se rendre à Paris pour un problème de succession.

A travers le voyage de ce moine ayant perdu l’habitude de la forme de contact humain à laquelle nous sommes accoutumés, nous découvrons deux univers : Le sien tout d’abord, dédié à Dieu et au silence, puis le nôtre, plus bruyant et plus rapide. Dans un cas comme dans l’autre, ce récit ne porte pas de jugement, choisissant plutôt de nous transmettre, à travers une narration riche, mais sans superflu, et un dessin travaillé aux couleurs pastel, les émotions et sentiments du personnage.

Dans cette histoire en un tome, Zep aborde de très nombreux sujets : la vie, la mort, l’amour, la haine, la foi en Dieu… Chacun de ces thèmes est suffisamment approfondi pour inviter le lecteur à la réflexion mais aucune réponse prémâchée ne lui est fournie pour autant.

Cette BD, à défaut d’être étrange, est définitivement belle.

Un bruit étrange et beau
Scénario et dessins : Zep
Editions Rue de Sèvres

Chronique écrite par Pierre Laporte

Goupil ou Face

 
 

Goupil ou face nous raconte la vie de Lou, jolie jeune femme pleine de talent et d’humour qui a la particularité d’être coincée avec un être collant, malicieux, imprévisible et déroutant : un renard. Constamment présent dans sa vie depuis son adolescence, l’animal incite l’héroïne à suivre ses instincts les plus difficilement maitrisables. Il est en réalité l’incarnation de sa cyclothymie, maladie assez taboue appartenant aux troubles de la bipolarité (anciennement appelés « maniaco-dépression »). Des hauts, des bas, des impulsions, des tristesses irraisonnées, de la joie excessive, du mordant, de la lassitude, le goupil joue avec ses nerfs et ses émotions de manière complètement aléatoire.

Lou est l’alter-ego de l’auteur, Lou Lubie, illustratrice originaire de l’ile de la Réunion qui travaille également comme développeuse, et a notamment créé le célèbre « forum dessiné ». Dans cette auto-biographie instructive et touchante, l’auteur raconte avec humour comment elle tente de comprendre et d’apprivoiser son renard, beaucoup moins coopératif que celui du Petit Prince… Le graphisme léger et rond appuie avec intelligence les propos de Lou Lubie, qui joue également sur la bichromie (orange et noir sur fond blanc), pour alterner les ambiances en fonction des phases maniaques et des phases dépressives. Les explications sur la maladie s’appuient sur une documentation sérieuse et très bien référencée, mais tout est présenté de manière ludique, et cela reste très facile à lire et nous plonge dans un univers haut en contrastes.

Ce livre est non seulement un manuel de survie pour les personnes possédant des troubles bipolaires , mais c’est également un témoignage de vie, une biographie touchante et plus que plaisante à lire pour les non-initiés à ces troubles de la psyché.
Un livre à mettre entre toutes les mains, donc, à tel point que l’association envisage prochainement une rencontre autour de l’album : nous vous invitons à suivre notre actualité sur notre site et notre page facebook pour ne pas manquer ce rendez-vous !

Goupil ou Face
Scénario et dessins : Lou Lubie
Editions Vraoum

Chronique écrite par Lisa Marteau